Le Maroc s’est positionné comme l’un des premiers pays d’Afrique du Nord à structurer une stratégie nationale pour l’hydrogène vert. Son développement solaire et éolien, l’« Offre Maroc » et la présence d’industries consommatrices comme le groupe OCP alimentent cette ambition. Mais les annonces de projets ne signifient pas encore que les investissements sont décidés ou que des volumes exportables seront bientôt disponibles. Les coûts, l’eau, les infrastructures et les contrats d’achat restent des conditions déterminantes.
La stratégie marocaine cherche à articuler les énergies renouvelables, l’électrolyse, la production de dérivés et les usages industriels. L’objectif est à la fois de capter la demande internationale et de créer une consommation locale. Les deux débouchés ne répondent pas aux mêmes besoins : l’exportation dépendra de la logistique et des contrats à long terme, tandis que l’usage domestique pourrait s’appuyer sur les besoins de l’industrie chimique et des engrais.
Une base renouvelable et industrielle déjà présente
Les capacités éoliennes et solaires du Maroc ont fortement progressé au cours de la dernière décennie. Les données officielles indiquent qu’à la fin de 2024, les sources renouvelables représentaient plus de 45 % de la capacité électrique installée. Ce chiffre mesure une capacité de production, et non la part réelle de l’électricité produite au cours de l’année; la distinction est importante lorsque l’on évalue la disponibilité d’électricité pour les électrolyseurs.
L’Offre Maroc vise à organiser la chaîne de valeur autour de plusieurs grands projets et à mobiliser des investisseurs autour du foncier, des renouvelables, de l’électrolyse et de la production de molécules dérivées. Les ambitions publiques annoncées comprennent des capacités importantes de production électrique et de dérivés de l’hydrogène. Elles doivent être interprétées comme des objectifs et des projets à développer, pas comme des capacités déjà construites.
La présence d’OCP apporte un avantage potentiel : le groupe est un consommateur industriel d’hydrogène et d’ammoniac, notamment pour la fabrication d’engrais. Un débouché local peut réduire la dépendance à des marchés d’exportation incertains et permettre de valoriser l’hydrogène dans une chaîne industrielle existante. Il ne garantit toutefois pas à lui seul que les coûts de production seront compétitifs ou que les projets atteindront une décision finale d’investissement.
Le contrat d’achat déterminera le rythme des projets
La demande européenne a contribué à attirer l’attention sur l’hydrogène nord-africain. Les industriels européens recherchent des molécules bas carbone pour certains usages lourds, mais les volumes envisagés ne deviennent finançables que si des acheteurs s’engagent sur la durée, à un prix acceptable et selon des règles de certification reconnues.
À l’échelle mondiale, plusieurs projets d’hydrogène ont été retardés parce que les décisions d’achat restent insuffisantes pour garantir les revenus attendus. Les producteurs doivent aussi financer les centrales renouvelables, les électrolyseurs, les réseaux, le stockage, les terminaux et parfois les installations de conversion. La visibilité sur la demande locale et export devient donc une condition préalable, pas une formalité de fin de projet.
Le Maroc devra ainsi arbitrer entre la transformation sur place et l’exportation de produits dérivés, tels que l’ammoniac ou les carburants de synthèse. Le transport de molécules par navire ou par canalisation impose des choix techniques et économiques spécifiques. La valeur ajoutée dépendra du contenu local, des emplois qualifiés, des achats effectués auprès d’entreprises marocaines et de la fiscalité liée aux investissements.
L’eau et les réseaux font partie de l’équation
L’électrolyse nécessite de l’eau, tandis que plusieurs régions du pays connaissent une pression croissante sur la ressource. Les projets devront préciser l’origine de l’eau, les besoins de dessalement, les installations de traitement et l’énergie mobilisée pour leur fonctionnement. Le dessalement peut répondre à une partie de la demande, mais il ajoute des coûts, des besoins électriques et des questions de gestion des rejets.
La production d’hydrogène à grande échelle exige également des réseaux capables de transporter l’électricité renouvelable, de raccorder les sites industriels et d’assurer l’approvisionnement. Les nouvelles capacités devront être intégrées au système électrique national sans concurrencer des usages domestiques et industriels déjà prioritaires. Le stockage, la flexibilité et l’accès au réseau sont donc des conditions de compétitivité aussi importantes que l’ensoleillement ou la vitesse du vent.
Selon l’Agence internationale de l’énergie, l’hydrogène renouvelable reste sensiblement plus coûteux que l’hydrogène produit à partir de combustibles fossiles lorsqu’il n’est pas soutenu. La différence exacte varie avec les hypothèses de prix de l’électricité, les heures de fonctionnement et le coût du capital. Pour réduire l’écart, le Maroc devra tirer parti de ses ressources renouvelables tout en maîtrisant le financement, l’utilisation des équipements et les infrastructures communes.
Transformer l’avance de stratégie en projets exécutés
Le Maroc dispose d’un cadre de planification, de ressources renouvelables et de consommateurs industriels qui le distinguent de plusieurs pays de la région. Cette avance reste à convertir en actifs opérationnels. Les étapes décisives seront l’attribution des terrains, la finalisation des accords, les contrats d’achat, les études d’impact, la mobilisation des financements et la construction des installations.
La réussite dépendra aussi des retombées locales. Des projets tournés uniquement vers l’exportation pourraient laisser une part limitée de la valeur dans le pays producteur. En reliant l’hydrogène à la chimie, aux engrais, aux services d’ingénierie et à la formation, le Maroc peut renforcer ses industries existantes et développer de nouveaux métiers. Les partenariats devront préciser les besoins en compétences, les achats locaux et l’accès des entreprises marocaines aux marchés associés.
La course régionale à l’hydrogène vert se jouera donc moins sur les annonces de capacité que sur la capacité à conclure des contrats et à construire des projets compétitifs. Le Maroc a posé plusieurs éléments de cette stratégie. La prochaine étape sera de démontrer que l’hydrogène peut répondre à une demande réelle tout en respectant les contraintes de l’eau, du réseau et du financement.
