Le débat minier africain se déplace progressivement de l’extraction vers la capacité à transformer, fabriquer et vendre davantage de produits sur le continent. La Banque mondiale entend accompagner des gouvernements qui veulent convertir leurs ressources en chaînes industrielles locales. L’initiative annoncée à Bangkok autour de partenariats nationaux, appelés « Compacts », associe quatre pays africains à un premier groupe de huit participants. Elle doit fournir un cadre commun entre les États, l’institution et des investisseurs privés.
Le signal est important, mais il ne constitue pas encore une garantie d’usines, de financement ou de retombées économiques. Les Compacts décrivent des réformes, des infrastructures et des compétences nécessaires à chaque trajectoire nationale. Leur portée dépendra des projets financés, de la disponibilité de l’énergie, de l’accès au minerai et de la capacité des entreprises locales à répondre aux marchés. C’est à cette aune que se jugera la promesse de transformation.
Un changement d’échelle à confirmer
Le président de la Banque mondiale, Ajay Banga, a fixé un objectif de multiplication par cinq de l’activité du Groupe dans les minéraux critiques en cinq ans. Le programme consacré aux métaux et minéraux vise 19 milliards de dollars sur les exercices 2026 à 2030, en combinant les financements propres de l’institution et les capitaux privés mobilisés. Vingt pays seraient considérés comme partenaires potentiels, sans répartition géographique détaillée à ce stade.
Ces annonces créent un cadre, pas une enveloppe réservée à chaque pays. Pour l’Afrique, l’enjeu est d’obtenir une part de ces ressources et de la diriger vers les maillons qui augmentent la valeur ajoutée locale. Un financement minier peut accroître la production sans créer de capacités industrielles. À l’inverse, une usine ne sera viable que si elle dispose de minerai à un coût compétitif, d’électricité fiable, d’eau, de transport et de débouchés. Les feuilles de route devront articuler ces contraintes.
La Zambie veut passer du cuivre aux équipements
En Zambie, deuxième producteur africain de cuivre, l’objectif est d’élargir une base manufacturière existante. Le pays souhaite développer la production de fils et câbles, puis celle d’équipements électriques comme les transformateurs et les tableaux de distribution. La demande régionale liée aux réseaux pourrait offrir un marché, à condition que les fabricants livrent des produits réguliers et certifiés. Une progression des capacités de fabrication de câbles est visée d’ici 2029.
Le premier obstacle est l’utilisation des installations actuelles. Les producteurs zambiens de fils et câbles fonctionneraient entre 30 et 50 % de leur capacité. L’écart montre que la création d’usines ne suffit pas : il faut assurer l’approvisionnement en cuivre à un prix stable, financer les stocks, améliorer l’accès au crédit et limiter les interruptions électriques. L’appui à la formation et aux fournisseurs locaux peut aider, mais la compétitivité dépendra aussi des coûts logistiques et de la demande finale dans les pays voisins.
Fer mauritanien et ambitions de montée en gamme
La Mauritanie aborde cette étape à partir d’un secteur où la Société nationale industrielle et minière (SNIM) occupe une place centrale. En 2023, l’entreprise représentait 9 % du produit intérieur brut et 37 % de la valeur des exportations du pays. Nouakchott vise une production annuelle de 10 millions de tonnes de pellets en 2035, puis la mise en place d’une installation de fer préréduit briqueté à chaud en 2040. Ces produits sont plus proches des besoins de la sidérurgie que le minerai brut.
La différence de prix observée sur les marchés peut rendre la transformation attractive : en 2025, les pellets se sont vendus en moyenne 134 dollars la tonne, contre 91,6 dollars pour le minerai fin. Ces moyennes ne préjugent toutefois pas du bénéfice net d’une usine. Il faut déduire les coûts de transformation, d’énergie, d’eau, de transport et de financement. Le pays doit aussi préciser les débouchés, car une capacité industrielle sans contrats d’achat pourrait devenir un actif sous-utilisé.
Les efforts sur l’énergie, les infrastructures minières et les compétences, notamment par le projet DREAM et les travaux préparatoires avec la SNIM, peuvent créer des conditions favorables. Le Compact peut donner de la cohérence à ces chantiers. Il ne vaut pas annonce d’un financement direct pour les installations envisagées : cette distinction sera essentielle pour évaluer les progrès.
Au Malawi, construire tout un écosystème
Le Malawi part d’une situation différente. Le secteur minier représente moins de 1 % de son économie, alors que des projets dans le graphite, le rutile, les terres rares et le niobium pourraient élargir la production. Le gouvernement veut associer le développement des mines à la transformation et à la création d’entreprises locales capables de fournir biens et services. Il prévoit de préciser d’ici 2027 les exigences de traitement applicables à certains minerais avant leur exportation.
Cette ambition se heurte à un déficit de données géologiques, de capacités réglementaires et de financement. Un projet de la Banque mondiale d’environ 70 millions de dollars est en préparation pour améliorer la connaissance du sous-sol, la gestion des permis et les compétences de négociation de l’État. Le Malawi vise aussi à porter de moins de 5 % à 15 % en 2030 la part des achats miniers réalisés localement. Atteindre cette cible suppose de préparer les PME, garantir la qualité de leurs prestations et structurer leur accès aux marchés.
Le test sera celui de l’exécution
La Banque mondiale présente son action comme un levier pour attirer le capital privé, alors que les budgets publics sont contraints et que la demande d’emplois augmente. Ajay Banga a évoqué l’arrivée de 1,2 milliard de jeunes sur le marché du travail dans les dix à quinze prochaines années, face à environ 400 millions d’emplois attendus. Le développement des industries minières locales ne répondra pas seul à cet écart, mais il peut soutenir des emplois industriels, techniques et logistiques plus diversifiés que l’extraction.
Pour les pays africains, la question centrale est la qualité des engagements : quels projets ont un calendrier, un financement identifié, un approvisionnement énergétique et des contrats commerciaux ? Quels emplois et achats locaux seront mesurés ? Les Compacts donnent un instrument de coordination utile, mais leur crédibilité dépendra de résultats publiés et comparables. La réussite se mesurera moins au nombre de partenariats annoncés qu’à la part de minerai transformée, à la productivité des entreprises locales et aux revenus durables conservés dans les économies concernées.