Quand le soleil baisse ou que le vent faiblit, un système électrique doit continuer à équilibrer l’offre et la demande. Une centrale à gaz peut répondre à une partie de ce besoin parce qu’elle peut, selon sa technologie et ses contrats, ajuster sa production. Mais l’augmentation des renouvelables n’entraîne pas mécaniquement une hausse de la production gazière. La vraie question est de savoir quelle combinaison de flexibilité assure la continuité du courant au meilleur coût, avec un approvisionnement en combustible fiable et des objectifs climatiques cohérents.
Analyse par Mapathé SOW, Founder Or Noir Africa
La flexibilité se mesure à l’échelle du système
Le solaire et l’éolien varient avec les conditions météorologiques et l’heure. Pour intégrer une part croissante de ces sources, l’opérateur doit pouvoir faire monter ou baisser rapidement la production, mobiliser des réserves, déplacer une partie de la demande, stocker l’électricité ou échanger avec les réseaux voisins. Cette capacité d’ajustement est la flexibilité. Elle dépend de la structure du réseau, du profil de consommation, des ressources existantes et de la prévisibilité des moyens disponibles, pas seulement du nombre de mégawatts renouvelables installés.
L’Agence internationale de l’énergie recense plusieurs leviers : flexibilité de l’offre, stockage, réseaux, interconnexions et réponse de la demande. Dans son analyse publiée en 2026, elle souligne notamment que les batteries peuvent déplacer une partie de la production solaire vers les heures où elle est davantage nécessaire, tandis que des consommateurs industriels ou des bâtiments peuvent ajuster certains usages. Aucune option ne suffit à elle seule dans tous les systèmes.
Le gaz peut équilibrer… à certaines conditions
Une turbine à gaz peut fournir une puissance pilotable et contribuer à couvrir les pointes ou les creux de production renouvelable. Certaines unités sont conçues pour démarrer rapidement et varier leur charge ; d’autres fonctionnent plus efficacement à régime élevé et sont moins adaptées à des démarrages fréquents. Les caractéristiques techniques, l’âge de l’équipement et les règles du marché déterminent donc le service que la centrale peut réellement rendre. Une centrale de grande puissance n’est pas automatiquement une bonne réserve flexible.
Il faut aussi que le combustible arrive au moment où le réseau en a besoin. Le maillon critique va du gisement ou de l’importation jusqu’au traitement, au transport, à la centrale et au réseau électrique. Une conduite saturée, une production gazière déclinante, un contrat d’approvisionnement rigide ou une facture exposée au dollar peuvent limiter la disponibilité et renchérir le mégawattheure de pointe. L’AIE rappelle que la sécurité de l’électricité dépend étroitement de la capacité du système gazier à livrer le combustible lorsqu’une centrale est appelée.
Cette contrainte est particulièrement importante lorsque les mêmes réserves de gaz sont sollicitées par les centrales, les ménages et l’industrie. Pour justifier un nouvel actif, le planificateur doit tester plusieurs scénarios : retard de production locale, hausse des prix importés, indisponibilité du pipeline, faibles apports hydrologiques, périodes prolongées de faible vent ou de faible ensoleillement. Le coût de la centrale ne suffit pas ; il faut aussi chiffrer le réseau et les infrastructures gazières, le combustible, les engagements contractuels et le coût d’une faible utilisation annuelle.
Le gaz n’est qu’un élément d’un portefeuille de flexibilité
Les barrages hydroélectriques avec réservoir peuvent moduler leur production, sous réserve des contraintes d’eau et des usages concurrents. Les batteries répondent rapidement aux besoins de courte durée, mais leur autonomie dépend de leur capacité et de leur coût. Les interconnexions permettent de partager des ressources entre pays lorsque les réseaux sont disponibles et les règles d’échange opérationnelles. La réponse de la demande peut déplacer certaines consommations et réduire les pointes, tandis que la prévision météo et la gestion du réseau limitent les déséquilibres.
Le Kenya fournit un exemple utile de lecture système. Dans son rapport de mars 2026, l’AIE indique que le pays tire près de 90 % de son mix électrique de sources renouvelables et identifie l’ouverture du réseau, la flexibilité, le stockage et les services auxiliaires parmi les leviers pour gérer une part croissante de production variable. Ce cas montre qu’une forte pénétration renouvelable ne se résume pas à un arbitrage entre solaire et gaz : la qualité de l’exploitation, les réserves, les marchés et les réseaux comptent aussi.
À l’échelle africaine, l’IRENA a également souligné que le gaz peut répondre à des écarts intrajournaliers lorsque les ressources renouvelables ne couvrent pas la demande. Cela décrit un rôle possible, non une règle valable pour chaque pays. Dans un système riche en hydroélectricité ou relié à plusieurs marchés, le besoin de nouvelles centrales à gaz peut être différent d’un réseau isolé confronté à une demande de pointe rapide.
Le vrai test : la flexibilité coûte-t-elle moins cher que l’alternative ?
Avant de signer un contrat de capacité ou de construire une centrale, il faut comparer le coût total de chaque solution : investissement, raccordement, combustible, maintenance, disponibilité, démarrage, émissions et coûts de réseau. Un mécanisme de rémunération doit également valoriser les services effectivement rendus — réserve, montée en puissance, disponibilité — sans payer durablement un actif qui ne fonctionne pas ou dont le combustible manque. Les contrats doivent préciser qui supporte les risques de prix, de volume et d’interruption.
Le suivi public peut s’appuyer sur quelques indicateurs : énergie renouvelable écrêtée, durée des interruptions, réserves réellement disponibles, vitesse de variation de la demande, coût par mégawattheure de flexibilité, disponibilité du gaz au point de livraison et émissions par kilowattheure produit. Ces données permettent de savoir si une centrale à gaz complète utilement le solaire et l’éolien ou si une autre combinaison serait plus fiable et abordable.
La complémentarité entre gaz et renouvelables est donc une possibilité d’ingénierie et de planification, pas une évidence commerciale. Le gaz peut sécuriser certaines heures ; l’hydroélectricité, le stockage, les interconnexions, l’efficacité et la demande flexible peuvent remplir une partie du même rôle. Pour les pays africains, l’enjeu est de financer la flexibilité réellement nécessaire et de concevoir des contrats compatibles avec la trajectoire énergétique retenue, afin qu’une solution de secours ne devienne pas une dépendance coûteuse.
