Un pays peut produire du pétrole ou du gaz sans capter une part importante de toute la valeur générée autour de ces ressources. Le volume extrait, les exportations et les recettes budgétaires racontent chacun une partie de l’histoire, mais aucun ne suffit à lui seul. Entre la tête de puits et le client final, la valeur passe par des contrats, des services, des infrastructures, des opérations de transformation et des ventes. La question utile n’est donc pas seulement « combien le pays produit-il ? », mais « qui reçoit quoi, à quel moment, et sous quelle forme ? »
Analyse par Mapathé SOW, Founder Or Noir Africa
Suivre la valeur, étape par étape
La chaîne pétrolière et gazière comprend l’exploration et la production, le traitement, le transport et le stockage, puis le raffinage, la commercialisation ou la transformation du gaz. À chaque étape, une activité peut créer de la valeur, en consommer ou en transférer une partie à des acteurs situés dans le pays ou à l’étranger. La Banque mondiale rappelle que ces segments sont liés et que les entreprises locales peuvent participer en fournissant équipements et services, en développant des compétences, ou en prenant part à des activités en aval. La transformation locale ne produit toutefois pas mécaniquement une rentabilité supérieure : elle exige une échelle, des capitaux, de la technologie et un marché suffisant.
Pour analyser la part qui reste dans l’économie, il faut distinguer au moins quatre flux. Le premier est la recette publique : impôts, redevances, bonus, parts de production, dividendes d’une compagnie nationale et recettes de vente de cargaisons appartenant à l’État. Le deuxième correspond à la valeur créée par les entreprises qui opèrent le projet : rémunération du capital, coûts de développement, exploitation et risques assumés. Le troisième comprend les salaires, achats locaux, sous-traitance, formation et services d’ingénierie. Le quatrième apparaît plus loin dans la chaîne : transport, stockage, raffinage, pétrochimie, fourniture de gaz aux centrales et industries, ou commercialisation des produits.
Les recettes publiques ne résument pas les retombées
La fiscalité et les redevances sont essentielles, mais les additionner ne donne pas le montant total de la valeur retenue localement. Une partie de la recette publique peut être affectée au budget courant, à la dette ou à des investissements ; son effet économique dépend de l’usage qui en est fait. À l’inverse, des emplois qualifiés, des fournisseurs capables d’exporter leurs services ou des infrastructures accessibles à plusieurs secteurs peuvent produire des effets durables qui n’apparaissent pas immédiatement dans le chiffre des recettes pétrolières.
Il faut aussi séparer le chiffre d’affaires du contenu réellement local. Une entreprise enregistrée dans le pays peut importer l’essentiel de ses équipements et faire appel à des experts étrangers ; une dépense dite « locale » n’équivaut donc pas toujours à une capacité domestique durable. Pour suivre le contenu local, des indicateurs plus parlants sont la part de la valeur ajoutée effectivement produite dans le pays, la qualification des postes, la progression des fournisseurs nationaux et la part des services qui peuvent être réalisés localement après la phase de construction.
Le point aveugle : la vente de la part de l’État
Dans plusieurs pays, l’État ou sa compagnie nationale reçoit une part de la production en nature, puis vend le pétrole, le gaz ou les minerais à des négociants ou à des raffineries. Ces premières ventes peuvent constituer une source importante de revenu public. L’ITIE indique que, parmi les recettes gouvernementales rapportées par les pays mettant en œuvre son dispositif, près de la moitié proviennent de la vente de pétrole, de gaz et de minerais à des sociétés de négoce. Cette statistique porte sur les revenus déclarés dans le cadre de l’ITIE ; elle ne doit pas être interprétée comme une proportion universelle des budgets africains.
La transparence de ces ventes permet de vérifier les volumes, les acheteurs, les prix ou les recettes versées à l’État. L’ITIE souligne que son standard demande aux pays concernés de publier les revenus tirés de la vente de la production de l’État, ainsi que les volumes répartis par acheteur. Sans ces données, il devient difficile de distinguer un prix conforme aux conditions de marché d’une transaction qui ferait perdre des recettes publiques. La commercialisation est donc un maillon de la souveraineté économique autant que la production elle-même.
Pourquoi la transformation locale n’est pas une réponse automatique
Raffiner le brut ou transformer le gaz peut retenir davantage d’activités dans le pays : emplois industriels, services, produits énergétiques disponibles pour le marché intérieur ou matières premières pour la pétrochimie. Mais une raffinerie n’est pas une garantie de carburant moins cher ni de prospérité immédiate. Son résultat dépend de l’approvisionnement en brut, de l’accès au financement, de l’énergie, de la logistique, des capacités techniques, du taux d’utilisation et de la concurrence des importations. Le même examen vaut pour une usine de traitement du gaz ou une unité pétrochimique.
La priorité peut donc varier selon le pays. Un producteur émergent peut d’abord avoir intérêt à rendre les ventes de sa part publique plus transparentes, sécuriser les recettes et former des fournisseurs locaux. Un pays disposant déjà d’une production stable, d’un marché intérieur et d’infrastructures peut examiner des investissements en raffinage, stockage ou pétrochimie. L’indicateur doit refléter l’objectif poursuivi : recettes nettes, valeur ajoutée locale, accès à l’énergie, emplois qualifiés ou diversification industrielle.
Un tableau de bord plus utile que le seul volume produit
Un suivi annuel pourrait relier cinq ensembles de données : volumes produits et exportés ; prix et recettes perçus par l’État ; paiements ventilés par projet et par type de revenu ; dépenses d’achats locaux avec mesure de la valeur ajoutée nationale ; et capacités installées en aval, avec leur utilisation réelle. L’ITIE recommande la publication des données de production et d’exportation par produit, ainsi qu’une ventilation des recettes publiques et des paiements par projet lorsque cela est possible. Ces informations rendent les comparaisons plus solides et permettent de suivre la contribution économique au-delà des déclarations générales.
La part de valeur qui reste dans un pays n’est pas un chiffre unique que l’on pourrait déduire des exportations. C’est un ensemble de flux, de compétences et d’actifs productifs. Les gouvernements peuvent élargir cette part en améliorant l’administration fiscale, la transparence des premières ventes, la qualité des achats locaux et l’accès des entreprises nationales aux contrats. Ils peuvent aussi investir dans les infrastructures partagées et dans des transformations aval viables. Le vrai test est de savoir si la ressource finance, au-delà de sa période d’exploitation, des capacités que le pays peut continuer à utiliser.
