À l’approche de la COP31, prévue à Antalya, une question prend de l’importance dans les négociations climatiques : qui finance les coûts sociaux de la transition énergétique ? Les engagements internationaux soutiennent surtout les infrastructures — centrales renouvelables, réseaux ou fermeture d’unités fossiles. Les travailleurs et les communautés directement touchés restent, eux, moins visibles dans les dispositifs financiers.
Cette asymétrie pourrait fragiliser les objectifs climatiques. Une transition énergétique ne se limite pas au remplacement d’une technologie par une autre. Elle modifie les emplois, les revenus locaux, les services publics et les équilibres économiques des territoires. Sans accompagnement concret, les personnes concernées peuvent s’opposer aux projets ou en supporter seules les coûts.
Une finance climatique encore peu lisible
Les partenariats de transition juste annoncés ces dernières années ont mobilisé des dizaines de milliards de dollars sous forme de promesses de financement. Mais une part importante de ces montants est destinée aux infrastructures et prend la forme de prêts. Dans un examen portant sur les partenariats de l’Afrique du Sud, de l’Indonésie et du Vietnam, les dons représentaient environ 4 % des engagements recensés, contre 53 % de prêts concessionnels, 25 % de prêts commerciaux et 13 % de garanties.
Ces instruments n’ont pas le même effet sur les pays bénéficiaires. Un prêt, même à conditions avantageuses, ajoute une obligation de remboursement. Un don peut financer plus directement des mesures d’accompagnement social, la reconversion professionnelle ou la participation des communautés. Les garanties, elles, visent surtout à réduire le risque pour attirer d’autres capitaux. Le volume global annoncé ne suffit donc pas à mesurer la part réellement disponible pour les populations et les travailleurs.
Un autre obstacle tient au suivi. Il n’existe pas encore de définition partagée de la finance de transition juste, ni de système commun permettant de comptabiliser les dépenses qui soutiennent directement les communautés. Les besoins estimés varient fortement et ne sont pas toujours comparables. Sans nomenclature commune, il devient difficile de savoir qui finance quoi, où les fonds sont engagés et quels résultats sociaux sont obtenus.
Au-delà des travailleurs des industries fossiles
Le débat ne concerne pas seulement les salariés des mines de charbon ou des centrales thermiques. Les changements climatiques et les politiques climatiques affectent aussi les travailleurs de l’agriculture, du transport et de l’industrie, ainsi que les personnes exerçant dans l’économie informelle. Une politique de transition juste doit donc couvrir les pertes de revenus, la formation, la protection sociale et l’accès à des emplois décents.
Les mesures peuvent être adaptées aux territoires : formation et reconversion dans les régions minières, soutien temporaire aux ménages exposés à la hausse des coûts de l’énergie, investissements dans les transports collectifs ou mécanismes permettant aux collectivités de réorienter les recettes issues des ressources. Des expériences en Afrique du Sud montrent aussi l’intérêt d’associer les communautés en amont des projets renouvelables, notamment pour clarifier l’accès au foncier et les retombées locales.
Ces exemples soulignent que le financement ne suffit pas s’il ne s’accompagne pas de participation. Les organisations locales, les syndicats, les chercheurs et les institutions publiques peuvent aider à identifier les priorités et à surveiller les effets des projets. La décision prise avec les communautés a plus de chances de répondre aux réalités du terrain que celle qui leur est simplement présentée une fois le projet arrêté.
Le rôle attendu de la COP31
Les discussions internationales envisagent un mécanisme de transition juste destiné à coordonner les initiatives et à rendre les financements plus cohérents. À la COP31, les gouvernements devraient préciser sa gouvernance et ses méthodes de travail. Une proposition avancée par des organisations de la société civile est d’y associer un groupe chargé de mobiliser des ressources : cartographier les sources disponibles, identifier les besoins non couverts et rapprocher bailleurs, gouvernements et acteurs locaux.
L’objectif ne serait pas nécessairement de créer un fonds supplémentaire, mais de mieux coordonner les outils existants et d’améliorer leur accessibilité. Cela suppose des critères transparents, une place réelle pour les acteurs concernés et une distinction claire entre financement des infrastructures et accompagnement social. Les objectifs de transition pourraient également intégrer des indicateurs sur l’emploi, les revenus et la participation des communautés.
Pour les pays africains, cette discussion est particulièrement concrète. Ils doivent financer l’accès à l’électricité et développer les énergies propres, tout en protégeant les travailleurs et les territoires dépendants des activités extractives ou thermiques. Une transition plus juste ne ralentit pas nécessairement l’action climatique ; elle peut en renforcer la légitimité et la durabilité. À Antalya, le test sera de traduire ce principe en règles de financement, en données comparables et en engagements capables d’atteindre les communautés, au-delà des seules annonces de capitaux.
