L’Agence internationale de l’énergie estime que l’électricité pourrait représenter 33 % de la consommation finale mondiale en 2035, contre environ 23 % aujourd’hui, si les politiques et les investissements accélèrent son adoption. Cette progression couvrirait le transport, les bâtiments, l’industrie et les usages numériques. Elle modifierait la manière dont les économies consomment l’énergie, en remplaçant une partie des combustibles brûlés directement par de l’électricité produite et acheminée à travers les réseaux.
Cette perspective gagne en importance alors que les perturbations des approvisionnements fossiles rappellent la vulnérabilité des pays importateurs. Dans un scénario d’électrification accélérée, les économies sur les factures d’importation énergétique pourraient dépasser 400 milliards de dollars d’ici 2035 par rapport à 2025. La demande mondiale de pétrole pourrait aussi être inférieure d’environ 18 millions de barils par jour à ce qu’elle serait autrement. Ces résultats dépendent toutefois d’un ensemble d’hypothèses portant sur les véhicules électriques, les pompes à chaleur, l’industrie et la production électrique.
Remplacer l’usage direct des combustibles
L’électrification consiste à faire fonctionner un équipement avec de l’électricité plutôt qu’avec un combustible consommé sur place. Dans les transports, elle passe principalement par les véhicules électriques et les transports collectifs électrifiés. Dans les bâtiments, les pompes à chaleur peuvent remplacer des chaudières à gaz ou au fioul. Dans l’industrie, certains procédés thermiques peuvent être électrifiés, même si les secteurs à très haute température et certains produits chimiques restent plus difficiles à transformer.
Le gain énergétique tient en partie à l’efficacité des technologies. Un moteur électrique convertit généralement davantage d’énergie en mouvement qu’un moteur à combustion, et une pompe à chaleur peut fournir plusieurs unités de chaleur pour une unité d’électricité consommée dans des conditions adaptées. Mais ces gains ne se traduisent pas automatiquement par une baisse de la facture ou des émissions. Le coût de l’électricité, la source de production, les infrastructures nécessaires et la durée d’utilisation déterminent le résultat pour les ménages comme pour les entreprises.
Les applications ne progressent pas au même rythme dans toutes les régions. Les véhicules électriques peuvent se développer rapidement là où les modèles sont disponibles, où la recharge est accessible et où les tarifs le permettent. L’électrification de la chaleur dépend de l’isolation des bâtiments, du climat, du prix relatif du gaz et de l’électricité ainsi que de la capacité des réseaux locaux. Dans l’industrie, la modernisation des équipements doit s’accorder avec les cycles d’investissement des usines et la fiabilité requise des procédés.
La sécurité énergétique se déplace vers le système électrique
Réduire la dépendance aux carburants importés peut renforcer la sécurité énergétique, mais cela ne supprime pas les risques : elle les déplace en partie vers la production électrique, les réseaux, les équipements et les minerais nécessaires. Un pays qui électrifie sans diversifier sa production peut remplacer une vulnérabilité par une autre. Il doit pouvoir satisfaire la demande lorsque le vent, le soleil ou l’hydroélectricité sont moins disponibles, et faire circuler l’énergie depuis les zones de production vers celles de consommation.
Les réseaux constituent donc une condition préalable. Les investissements dans les lignes, les transformateurs et les systèmes de distribution doivent souvent précéder l’arrivée des véhicules, des pompes à chaleur ou des nouvelles usines. Si les réseaux sont saturés, les raccordements prennent du retard et les pointes de consommation peuvent devenir coûteuses. La planification doit intégrer les nouvelles charges, les ressources flexibles et les échanges avec les pays voisins.
Le stockage et la gestion de la demande peuvent réduire certaines contraintes. Les batteries des véhicules, lorsqu’elles sont connectées au réseau avec des règles adaptées, pourraient parfois soutenir l’équilibrage. Les industriels peuvent déplacer une partie de leur consommation, tandis que les fournisseurs peuvent ajuster leurs offres selon les heures. Ces solutions exigent toutefois des compteurs, des plateformes de contrôle, des tarifs lisibles et des protections pour les consommateurs.
Les investissements doivent suivre les usages
L’électrification requiert des capitaux dans plusieurs segments simultanément : centrales, réseaux, bornes de recharge, bâtiments, équipements industriels et systèmes de stockage. Les coûts ne reposent pas uniquement sur les producteurs d’électricité. Les ménages peuvent devoir changer de véhicule ou de système de chauffage; les entreprises doivent rénover leurs installations. Des politiques de soutien mal conçues risquent de financer des équipements qui ne seront pas utilisés suffisamment ou qui bénéficient surtout aux consommateurs déjà en mesure d’investir.
Des instruments ciblés peuvent aider à répartir les coûts et accélérer l’adoption là où les gains sont élevés. Des normes d’efficacité, des programmes de financement et des tarifs tenant compte des heures de pointe peuvent renforcer l’intérêt économique. Mais la visibilité des règles est essentielle : les fournisseurs et les industriels engagent des investissements sur plusieurs années et doivent pouvoir anticiper l’évolution des normes, des aides et des tarifs.
Les économies émergentes font face à un enjeu particulier. Leur consommation électrique augmente avec l’accès à l’énergie, l’industrialisation et l’urbanisation. L’électrification peut limiter la croissance de la demande pétrolière et améliorer la qualité de l’air dans les villes, mais elle suppose d’élargir l’accès à une électricité fiable. Les investissements dans les réseaux et la production doivent accompagner la hausse des usages, sans accroître la dette publique de façon insoutenable ni faire grimper les prix au point de pénaliser les ménages.
Mesurer les progrès au-delà du taux d’électrification
Le passage de 23 % à 33 % constitue un indicateur utile, mais il ne suffit pas à évaluer le succès de la transition. Les responsables publics doivent suivre les émissions réelles du système électrique, le coût total des services énergétiques, la fiabilité, l’accès et la capacité des réseaux à absorber les nouvelles charges. L’électricité produite à partir de centrales très carbonées peut réduire la consommation directe de pétrole ou de gaz tout en augmentant les émissions ailleurs.
Les minéraux nécessaires aux batteries, aux réseaux et aux équipements de production ajoutent un autre enjeu. Une transition plus électrique nécessite des chaînes d’approvisionnement diversifiées et des capacités de recyclage, tout en gérant les impacts de l’extraction. Les pays producteurs de minerais peuvent tirer parti de cette demande, mais les revenus et la transformation locale dépendent de choix industriels et de conditions de marché qui ne sont pas automatiques.
L’objectif présenté par l’AIE souligne l’ampleur de la transformation en cours, sans garantir que celle-ci se réalisera seule. Les économies potentielles sur les importations et le pétrole sont conditionnées à des investissements coordonnés et à des politiques stables. L’électricité peut réduire l’exposition aux chocs pétroliers, mais seulement si les réseaux, les capacités de production et les systèmes de flexibilité évoluent au rythme des usages. La prochaine décennie sera ainsi déterminante pour savoir si l’électrification devient un avantage économique et stratégique ou une nouvelle pression sur les infrastructures.
