Plus de 260 entreprises et organisations professionnelles demandent à la Commission européenne de maintenir après 2030 les objectifs contraignants de la directive sur les énergies renouvelables pour l’hydrogène renouvelable. L’appel adressé le 19 octobre compte parmi ses signataires ACWA Power et Masdar. Il intervient alors que l’Union prépare l’évolution de son cadre réglementaire et que les producteurs craignent qu’un affaiblissement de la demande rende certains investissements plus difficiles à financer.
Les entreprises ne réclament pas une garantie d’achat pour chaque projet. Elles soutiennent que des objectifs lisibles au-delà de 2030 aideraient les industriels à décider où investir dans les électrolyseurs, les infrastructures et les usages finaux. Selon les signataires, quinze projets particulièrement exposés à une modification des règles représentent plus de 30 milliards d’euros d’investissements engagés. Ce chiffre décrit un risque potentiel estimé par la coalition, non une perte déjà constatée.
La directive fixe déjà des seuils
La directive européenne révisée sur les énergies renouvelables, dite RED III, prévoit qu’à partir de 2030 les carburants renouvelables d’origine non biologique (RFNBO) représentent au moins 42 % de l’hydrogène utilisé dans l’industrie. Cette part doit atteindre 60 % en 2035. Dans les transports, les RFNBO doivent contribuer à hauteur d’au moins 1 % de l’énergie fournie en 2030. Ces dispositions cherchent à créer une demande minimale pour des carburants produits à partir d’électricité renouvelable et de matières non biologiques.
L’hydrogène renouvelable est obtenu par électrolyse de l’eau avec de l’électricité renouvelable, sous réserve des critères européens définissant son origine et sa production. Les RFNBO incluent également certains dérivés, comme les carburants synthétiques. L’hydrogène sert déjà de matière première dans les engrais et le raffinage; l’enjeu est de remplacer progressivement les volumes d’origine fossile et d’ouvrir de nouveaux usages là où l’électrification directe est difficile.
Les signataires veulent que les objectifs ne s’arrêtent pas en 2030. Leur demande porte sur la visibilité au-delà de la première phase de déploiement. Sans perspective réglementaire, les industriels peuvent différer leurs décisions, notamment lorsque les installations nécessitent des contrats d’électricité renouvelable, des réseaux dédiés et des accords de vente de plusieurs années.
Des investissements annoncés, une demande à consolider
Le Hydrogen Council affirme que plus de 15 milliards d’euros ont été engagés en Europe pour des applications finales de l’hydrogène et que plus de 4 GW d’électrolyse sont en construction. Les organisations estiment que la réalisation des objectifs actuels pourrait entraîner 50 à 60 milliards d’euros d’investissements supplémentaires d’ici 2030. Cette projection suppose un cadre incitatif et ne préjuge pas des décisions finales de financement.
Le secteur reste confronté à un écart entre annonces et projets opérationnels. Construire un électrolyseur ne suffit pas : l’électricité renouvelable doit être disponible à coût compétitif, la production raccordée aux clients ou aux réseaux, et les industries capables d’absorber les volumes. Il faut également maîtriser les coûts de compression, de transport, de stockage et de conversion en dérivés comme l’ammoniac ou le méthanol.
Une politique de soutien peut réduire le risque commercial en créant une demande prévisible, mais ne résout pas toutes les difficultés. Des règles complexes peuvent retarder les projets; un assouplissement sans mécanisme de remplacement peut leur faire perdre des acheteurs potentiels. Les décideurs doivent arbitrer entre stabilité des engagements, coût pour les consommateurs et capacité de l’industrie à produire ou importer les volumes visés.
ACWA Power et Masdar cherchent aussi des débouchés
La présence d’ACWA Power et de Masdar traduit l’intérêt des acteurs du Golfe pour le marché européen de l’hydrogène et de ses dérivés. Les groupes investissent dans des projets renouvelables et cherchent à développer des débouchés pour les molécules produites. Des règles prévisibles en Europe peuvent contribuer à rendre finançables des projets situés dans plusieurs régions, notamment celles qui disposent de ressources solaires et éoliennes abondantes.
Cette dynamique ne signifie pas que l’Europe deviendra automatiquement dépendante des importations d’hydrogène. Les projets européens, les chaînes d’approvisionnement internationales et les infrastructures portuaires ou industrielles devront se développer en parallèle. Le coût livré, la certification de l’origine renouvelable, les émissions liées au transport et la disponibilité des terminaux détermineront la compétitivité des importations.
Une décision de politique publique à venir
La lettre intervient dans le débat sur l’accompagnement des secteurs difficiles à décarboner. Pour l’acier, la chimie, le raffinage et certains transports, l’hydrogène peut compléter l’électrification directe. Son usage doit cependant être priorisé là où il apporte le plus de valeur climatique et industrielle, compte tenu de l’électricité nécessaire à sa production et de la disponibilité limitée des volumes bas carbone à court terme.
Le choix européen ne se résume pas à prolonger ou supprimer une cible. Il faudra préciser le calendrier, la cohérence avec les objectifs climatiques, les marges de flexibilité accordées aux États membres et les moyens de contrôler les résultats. Les opérateurs réclament une visibilité durable; les autorités devront aussi s’assurer que les soutiens favorisent des projets réalisables et des réductions d’émissions mesurables.
Pour l’instant, les 260 signataires ont formulé une demande, sans décision européenne en retour. La suite dépendra des propositions de la Commission et des positions des États membres et du Parlement. Le débat déterminera si les investissements annoncés se traduisent par une capacité industrielle opérationnelle ou restent en attente d’un marché suffisamment prévisible.