L’Afrique produit de l’or en abondance, mais une part importante de sa valeur échappe aux circuits officiels. Un reportage diffusé le 22 octobre par Africanews, s’appuyant notamment sur les travaux de l’Initiative mondiale contre la criminalité organisée transnationale, met en lumière des écarts marqués entre les flux physiques et les exportations déclarées. Ces différences ne révèlent pas à elles seules chaque acteur impliqué, mais elles posent une question centrale : qui capte la valeur lorsque le métal échappe à la traçabilité et aux règles publiques ?
Selon l’estimation citée par le reportage, 405 tonnes d’or expédiées d’Afrique vers les Émirats arabes unis en 2022 auraient pu être introduites dans les flux par contrebande, soit 66,5 % de ces exportations. Cette formulation doit être conservée avec prudence : il s’agit d’une estimation de flux potentiellement non déclarés, et non d’un décompte judiciaire des cargaisons illégales ou d’une mesure complète de toute la production clandestine du continent.
Un écart spectaculaire au Cameroun
Le Cameroun illustre l’ampleur possible du décalage. D’après la société minière nationale citée dans le reportage, 44 tonnes d’or camerounais auraient été reçues à Dubaï entre 2021 et 2025, tandis que les exportations officiellement déclarées par le pays ne totalisaient que 148 kilogrammes. Le reportage estime que la contrebande coûte près de 2 000 milliards de francs CFA à l’État.
La comparaison des volumes met en évidence une perte de visibilité sur la chaîne commerciale. Elle ne signifie pas nécessairement que chaque tonne arrivée à Dubaï a été extraite au Cameroun ni qu’elle relève d’un seul dispositif de fraude. Les chiffres rapportés signalent toutefois que les déclarations officielles ne rendent pas compte de flux très importants signalés par une autre institution. Pour établir précisément l’origine, la valeur et le traitement fiscal des cargaisons, il faut rapprocher les données de production, d’exportation, de transit et d’importation des pays de destination.
Pour les pouvoirs publics, les conséquences peuvent être considérables : recettes fiscales non perçues, difficulté à suivre les volumes extraits, moindre capacité à vérifier les titres miniers et la provenance du métal. Les réseaux de collecte et de commerce qui opèrent hors des mécanismes de contrôle peuvent, eux, bénéficier de l’opacité et des écarts entre les prix à la production et ceux des marchés internationaux. Les informations disponibles ne permettent cependant pas d’identifier un bénéficiaire unique ni de mesurer précisément les marges captées à chaque étape.
La formalisation ne se réduit pas à la répression
Dans les filières artisanales, la lutte contre les flux non déclarés doit tenir compte de la réalité économique des sites. Les producteurs ont besoin de débouchés accessibles, de règles compréhensibles et d’acheteurs capables de payer de façon fiable. Si les circuits officiels sont coûteux, éloignés ou trop lents, le commerce informel peut rester plus attractif, même lorsque la loi prévoit des sanctions sévères.
La Côte d’Ivoire a durci sa réponse contre l’exploitation illégale, avec des peines pouvant atteindre 20 ans de prison selon le reportage. Pourtant, les activités clandestines continuent de se développer dans plusieurs régions et les atteintes à l’environnement sont importantes. Le pays a aussi créé l’Ivorian Precious Metals Company, chargée de mieux réguler l’approvisionnement et le commerce des métaux précieux. La création de cette structure ouvre un levier institutionnel, mais son efficacité dépendra de sa capacité à enregistrer les flux, contrôler les transactions et offrir aux producteurs une voie légale viable.
Les données de production officielle ivoirienne témoignent de l’essor du secteur : elle est passée de 13 tonnes en 2012 à 51 tonnes en 2023. Cette progression rend d’autant plus nécessaire la distinction entre croissance de la production déclarée, extraction artisanale et activités non autorisées. L’objectif n’est pas seulement d’augmenter le volume enregistré, mais d’améliorer la connaissance des sites, la sécurité des travailleurs et la gestion des impacts sur les sols et les cours d’eau.
Raffiner davantage sur le continent
Au Burkina Faso, l’ouverture de la première raffinerie d’or à Ouagadougou s’inscrit dans une stratégie de renforcement du contrôle national sur la filière. Le gouvernement a également adopté un nouveau code minier et créé deux sociétés chargées du commerce de l’or et de la supervision du secteur. La transformation locale peut aider à conserver davantage d’activités industrielles et de savoir-faire dans le pays, mais elle ne garantit pas automatiquement que l’origine de chaque lot soit connue.
Une raffinerie a besoin d’un approvisionnement régulier et conforme. Si la traçabilité en amont est faible, le traitement local peut déplacer l’opacité sans la supprimer. Pour que le raffinage renforce réellement la souveraineté économique, il doit s’accompagner de contrôles documentés sur les producteurs, les collecteurs, les volumes reçus et les ventes finales. Il importe aussi de clarifier qui détient les deux sociétés de filière et quels mécanismes assurent leur redevabilité publique.
Traçabilité et coopération entre pays
Le commerce transfrontalier de l’or impose une réponse qui dépasse les frontières nationales. Les autorités des pays producteurs, de transit et de destination doivent pouvoir comparer leurs données et enquêter sur les écarts. Des registres de production fiables, des mécanismes de diligence raisonnable pour les acheteurs et des procédures d’exportation simples peuvent réduire les zones grises. Les initiatives régionales peuvent aussi améliorer la coopération douanière et partager l’information sur les opérateurs et les lots.
Marcena Hunter, directrice des industries extractives au sein de l’Initiative mondiale contre la criminalité organisée transnationale, intervient dans le reportage consacré à ces circuits. Son expertise rappelle que le commerce illicite ne se résume pas à l’extraction clandestine : il implique des intermédiaires, des moyens de transport et des marchés capables d’absorber le métal. Les réponses doivent donc viser toute la chaîne, et pas seulement les sites miniers.
La question des bénéficiaires appelle ainsi une réponse nuancée. Les communautés minières ne captent pas nécessairement une part équitable de la valeur lorsque la production échappe aux contrôles ; les États perdent en visibilité et en recettes ; les opérateurs qui maîtrisent les circuits d’achat, de transport et de revente peuvent tirer avantage de l’opacité. Pour modifier cet équilibre, la répression doit s’accompagner d’alternatives commerciales légales et de contrôles crédibles.
Mesurer les progrès au-delà des annonces
Les prochains indicateurs à suivre sont la réduction des écarts entre les données d’exportation des pays producteurs et celles des pays importateurs, la part de l’or artisanal intégrée à des chaînes légales, la capacité de contrôle des nouvelles institutions et les retombées fiscales effectivement enregistrées. La lutte contre la contrebande ne peut se mesurer au nombre de sanctions seules : elle doit aussi rendre les circuits officiels plus accessibles et plus transparents.
Le Cameroun, la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso illustrent trois leviers complémentaires : renforcer le contrôle des flux, structurer le commerce des métaux précieux et développer le raffinage local. Leur efficacité dépendra de la cohérence entre ces mesures et de leur application à chaque maillon de la filière. L’enjeu, au fond, est que les volumes d’or extraits sur le continent deviennent plus visibles et que les revenus, les emplois et la valeur industrielle associés profitent davantage aux pays et aux communautés qui les produisent.
