Le gaz brûlé à la torchère pourrait-il alimenter les bouteilles de cuisson qui manquent encore à de nombreux ménages africains ? Le principe est simple : récupérer une partie du gaz associé à la production pétrolière, le traiter, en extraire les composants utiles à la fabrication du gaz de pétrole liquéfié (GPL), puis les acheminer vers les consommateurs. Dans la pratique, cette chaîne suppose des installations, des contrats et des réseaux de distribution qui restent à construire.
L’enjeu est important. En 2025, le torchage mondial a atteint 167 milliards de mètres cubes, un niveau comparable à la consommation annuelle de gaz de l’Afrique, selon les données de la Banque mondiale. Le Nigéria veut transformer une partie de cette perte en ressource commerciale à travers son programme de commercialisation du gaz torché. Les volumes annoncés sont toutefois des projections : ils ne correspondent pas encore à une production de GPL effectivement livrée aux ménages.
Le dispositif nigérian passe des permis à la mise en œuvre
Dans le cadre du Nigerian Gas Flare Commercialisation Programme (NGFCP), 42 soumissionnaires ont été retenus pour 49 sites. En décembre 2025, la Commission nigériane de régulation du secteur pétrolier amont a délivré des permis d’accès au gaz torché à 28 entreprises. Le portefeuille pourrait, selon les estimations communiquées par les autorités, produire environ 170 000 tonnes de GPL par an et contribuer à l’approvisionnement d’environ 1,4 million de ménages.
Ces chiffres décrivent le potentiel du programme, pas ses résultats actuels. Les permis ouvrent l’accès à des sites et à une ressource qui doit encore être captée, traitée puis commercialisée. La nature et la composition du gaz varient d’un champ à l’autre ; tous les volumes torchés ne peuvent pas être convertis de la même manière en GPL. Les développeurs doivent aussi sécuriser les équipements de récupération, le traitement, le stockage, le transport et les acheteurs.
La NUPRC a indiqué que les permis seraient évalués un an après leur attribution. Sa directrice générale, Oritsemeyiwa Eyesan, a expliqué que les titulaires devront démontrer des progrès suffisants, faute de quoi le régulateur pourra retirer les autorisations. Cette échéance donne un signal clair aux investisseurs : l’accès au gaz n’est qu’une première étape, et les projets devront avancer vers une utilisation effective.
Le GPL peut élargir l’accès, sous conditions
La demande de cuisson propre progresse en Afrique subsaharienne, où le bois et le charbon restent largement utilisés. Dans son scénario d’accélération de l’accès à la cuisson propre, l’Agence internationale de l’énergie estime que le GPL pourrait représenter plus de 60 % des nouveaux accès d’ici 2040. La demande de GPL pour la cuisson se rapprocherait alors de 940 000 barils par jour dans la région. Ces projections dépendent de politiques publiques, de financements et d’une amélioration de l’accès physique au combustible.
Le défi n’est pas seulement de produire davantage. Environ la moitié du GPL consommé en Afrique subsaharienne est importée, et l’AIE souligne la nécessité de renforcer le stockage, les ports, les centres d’embouteillage et les moyens de transport spécialisés. Une offre domestique issue du gaz associé peut réduire une partie de cette dépendance, mais elle ne résout pas automatiquement les difficultés de distribution, la disponibilité des bouteilles ou le coût d’équipement des foyers.
Au Ghana, le gouvernement vise au moins 50 % de pénétration du GPL d’ici 2030. Le ministre de l’Énergie et de la Transition verte, John Jinapor, a présenté les investissements dans le stockage et la distribution comme des éléments essentiels de cet objectif. Son message rappelle que l’accès dépend autant du réseau commercial et du prix final que des volumes disponibles en amont.
Une solution utile, mais pas un raccourci
La récupération du gaz associé peut combiner trois bénéfices : limiter le gaspillage d’une ressource, réduire le torchage et alimenter des marchés domestiques. Mais le bilan dépend de la quantité de gaz réellement captée, de l’efficacité des installations et des émissions sur l’ensemble de la chaîne. Le GPL reste un combustible fossile ; il peut constituer une solution de cuisson moins polluante que le charbon ou le bois dans de nombreux contextes, sans être une énergie décarbonée.
Le modèle doit également être économiquement viable. Un projet de récupération peut nécessiter des investissements importants pour des volumes dispersés ou irréguliers. Les infrastructures mutualisées, les contrats d’achat de long terme et des règles prévisibles peuvent améliorer son attractivité. La demande domestique, elle, doit être suffisamment solvable pour que la production ne se substitue pas simplement à des importations coûteuses sans améliorer l’accès des ménages.
Le test sera la livraison, pas le volume annoncé
Le programme nigérian offre un terrain d’observation pour les autres pays producteurs. Si les titulaires de permis construisent les installations et livrent effectivement du GPL, le dispositif pourra démontrer comment des actifs de torchage deviennent une source d’approvisionnement local. Si les projets prennent du retard, les évaluations annoncées par la NUPRC montreront où se situent les blocages : financement, raccordement, traitement ou contrats de vente.
Pour l’Afrique, le potentiel est réel, mais il ne se mesure pas au seul nombre de permis ou aux tonnes théoriques. Les indicateurs décisifs seront les volumes de gaz captés, les quantités de GPL mises sur le marché, les prix accessibles aux ménages et la baisse vérifiable du torchage. C’est à ces conditions que le gaz associé pourra contribuer à la sécurité d’approvisionnement et à l’accès à la cuisson propre, au lieu de rester une promesse de valorisation.