Sidérurgie, raffinage, chimie et engrais comptent parmi les activités pour lesquelles l’électrification directe ne couvre pas tous les besoins. L’hydrogène peut y jouer un rôle comme matière première ou vecteur énergétique, mais sa production doit elle-même réduire ses émissions et rester compétitive. La question porte donc autant sur le choix d’une technologie que sur son intégration dans des installations industrielles déjà en fonctionnement.
Dans un entretien publié le 20 octobre 2026 par Energy Connects, Aksel Aksam, vice-président chargé des solutions hydrogène bas carbone et dérivés chez Technip Energies, expose la stratégie de son groupe. Il insiste sur l’absence de voie technologique unique : la disponibilité du gaz, de l’électricité renouvelable, des réseaux de transport du CO₂, des capacités de stockage et des infrastructures existantes varie fortement selon les régions.
Adapter le projet au site et à son environnement
Technip Energies regroupe ses offres sous la marque BlueH2. Selon Aksam, l’objectif est de réunir les technologies, l’ingénierie, la réalisation des projets et l’accompagnement opérationnel afin de réduire l’intensité carbone de la production d’hydrogène, tout en répondant aux exigences de fiabilité et de coût des grands sites industriels.
Cette approche reflète une réalité économique : une solution adaptée à une usine neuve n’est pas nécessairement transposable à un site ancien. Les projets greenfield permettent de concevoir d’emblée la combinaison entre reformage, efficacité énergétique et captage du carbone. Les installations existantes doivent, elles, gérer les arrêts, la compatibilité avec les équipements, la continuité de production et le coût des travaux. L’entretien présente les technologies propriétaires TPR et EARTH comme des outils de modernisation progressive d’unités d’hydrogène et de gaz de synthèse déjà exploitées.
Pour les industriels, la possibilité de séquencer les investissements peut réduire le risque de devoir engager immédiatement une transformation complète. Elle ne garantit cependant pas la rentabilité : le prix du gaz, celui de l’électricité, le taux de captage, les coûts de transport et de stockage du CO₂ ainsi que les règles d’incitation déterminent le coût réel de l’hydrogène obtenu.
Le captage du carbone doit être pensé avec l’ensemble du procédé
Aksam souligne que le captage du CO₂ ne peut être traité comme un équipement ajouté à la fin d’une chaîne de production. Une unité d’hydrogène est un système intégré. Le taux de captage doit être évalué avec les besoins en chaleur et en électricité, la configuration des procédés, la purification du CO₂ et les solutions disponibles pour son transport ou son stockage permanent.
Technip Energies associe sa gamme Canopy au procédé de captage postcombustion CANSOLV de Shell. L’entreprise présente cette combinaison comme un moyen d’intégrer la capture et la gestion du projet dès la conception. Il s’agit d’une offre commerciale portée par les deux groupes ; son efficacité économique et environnementale doit être appréciée projet par projet, sur la base des consommations énergétiques, du coût complet et de la réduction d’émissions réellement obtenue.
Faire de l’ammoniac un vecteur d’importation
L’entretien évoque également Hynext, une technologie brevetée de craquage de l’ammoniac. Cette molécule peut être plus facile à transporter sur de longues distances que l’hydrogène lui-même. À destination, elle peut être décomposée afin de récupérer de l’hydrogène, puis séparée de l’azote résiduel.
Technip Energies indique que son procédé utilise un réacteur tubulaire chauffé, un catalyseur et un système de récupération de chaleur. L’hydrogène est ensuite purifié par adsorption modulée en pression, avec une pureté annoncée supérieure à 99,9 %. Ce chiffre est une performance technique présentée par le fournisseur ; l’économie globale dépend aussi de l’énergie nécessaire au craquage, des pertes pendant la chaîne logistique et de la manière dont l’ammoniac a été produit.
Le craquage peut contribuer à bâtir des chaînes d’approvisionnement entre régions productrices et centres industriels consommateurs. Mais il ne supprime pas les difficultés de l’hydrogène : il déplace une partie des opérations vers les infrastructures portuaires, les installations de conversion et les conditions de sécurité associées à l’ammoniac.
Les outils numériques pour ordonner les investissements
BlueSight, autre solution présentée dans l’entretien, est un outil de simulation destiné aux unités d’hydrogène existantes. À partir des données du site, il compare plusieurs options de décarbonation : évolution de l’intensité carbone, rendement et capacité de production, besoins en énergie et en utilités, premières estimations économiques et modalités de mise en œuvre.
Pour une raffinerie, cette analyse pourrait aider à identifier les améliorations offrant une réduction d’émissions à court terme, tout en conservant la possibilité de produire ultérieurement des carburants moins carbonés, comme le carburant d’aviation durable. La simulation ne remplace ni l’étude d’ingénierie ni une décision d’investissement. Elle peut toutefois rendre plus lisibles les dépendances entre les étapes et éviter de choisir un équipement sans considérer l’évolution future du site.
La bancabilité reste le test décisif
Le message de Technip Energies rejoint les principaux arbitrages auxquels font face les industries lourdes : choisir une voie adaptée à chaque actif, maîtriser le risque d’exécution et articuler décarbonation et compétitivité. Les technologies de production, de captage, de conversion et de simulation sont disponibles à des degrés divers, mais leur déploiement dépend d’un cadre d’investissement cohérent.
Pour qu’un projet passe de l’ambition à la décision finale d’investissement, les industriels ont besoin d’un approvisionnement énergétique prévisible, d’un débouché pour le CO₂ capté ou d’une infrastructure de stockage, de contrats à long terme et de règles stables. Les solutions intégrées peuvent simplifier les interfaces entre fournisseurs et ingénieristes ; elles ne font pas disparaître ces conditions économiques. C’est à cette échelle, plutôt qu’à celle d’une technologie isolée, que se jugera la contribution de l’hydrogène bas carbone à la transformation des secteurs difficiles à décarboner.
