Les déchets électroniques renferment des métaux précieux et des matières premières utiles aux technologies numériques et énergétiques. Pourtant, la présence de terres rares dans un appareil ne signifie pas qu’elles seront récupérées lorsqu’il est jeté. À l’échelle mondiale, la contribution du recyclage des déchets électroniques à la demande en terres rares reste proche de 1 %, selon le Global E-waste Monitor 2024.
Ce faible niveau contraste avec l’ampleur des flux de déchets. En 2022, le monde a généré 62 millions de tonnes de déchets électroniques, mais seulement 22,3 % de leur masse a été documentée comme collectée et recyclée de manière formelle et respectueuse de l’environnement. L’écart révèle un potentiel de récupération, mais aussi les obstacles industriels qui empêchent encore la plupart des matériaux de retrouver une place dans les chaînes de production.
Les terres rares sont présentes, mais dispersées
Le terme « terres rares » désigne un groupe de 17 éléments aux propriétés chimiques proches, employés dans divers équipements : moteurs électriques, haut-parleurs, disques durs, écrans, éclairage et systèmes de contrôle. Le néodyme et le praséodyme entrent notamment dans la fabrication d’aimants permanents puissants. Le dysprosium et le terbium peuvent améliorer leur comportement à haute température.
Dans les appareils mis au rebut, ces éléments ne se trouvent généralement pas sous forme d’un bloc aisément récupérable. Ils sont incorporés dans de petits composants, souvent alliés à d’autres métaux, collés, gainés ou enchâssés dans des assemblages complexes. Les quantités par appareil sont faibles et dispersées. Une tonne de déchets électroniques peut donc contenir plusieurs matériaux intéressants, mais il faut trier et séparer les composants avant de les traiter avec les procédés adaptés.
Les aimants des disques durs ou des moteurs constituent un flux plus ciblé que la récupération indistincte des terres rares dans un appareil entier. Lorsque les aimants peuvent être retirés avant broyage et regroupés en quantité suffisante, le procédé dispose d’une matière d’entrée mieux caractérisée. Cette approche sélective peut faciliter la récupération, sans garantir à elle seule la rentabilité : le coût de démontage, la pureté du flux, les volumes et l’accès à des unités de traitement restent déterminants.
Pourquoi la récupération peine à changer d’échelle
La première limite se situe avant l’usine : la collecte. Téléphones, ordinateurs et autres équipements restent inutilisés dans les ménages ou rejoignent des circuits de récupération qui ne séparent pas nécessairement les aimants. Le taux mondial de 22,3 % mesure les déchets formellement collectés et traités dans de bonnes conditions ; il ne signifie pas que cette même proportion de chaque métal, et notamment des terres rares, est effectivement récupérée.
La deuxième limite est le traitement. Les procédés traditionnels de recyclage électronique privilégient souvent les métaux présents en quantités ou en valeurs suffisamment importantes. Certaines opérations peuvent même détruire ou diluer les aimants dans des mélanges métalliques où leur récupération devient plus complexe. Les terres rares se séparent difficilement les unes des autres en raison de la proximité de leurs propriétés chimiques. Il faut donc concevoir un flux spécifique et une étape de purification capable de produire une matière répondant aux besoins d’un utilisateur industriel.
La troisième limite concerne le débouché. Une matière récupérée n’a de valeur industrielle que si elle atteint la qualité requise et peut être achetée régulièrement. Les recycleurs ont besoin de contrats avec des fabricants d’aimants ou des transformateurs, tandis que ces derniers veulent une qualité stable, des volumes fiables et des coûts comparables aux matériaux primaires. Ce lien entre collecte, traitement et marché est souvent plus difficile à bâtir que la démonstration technique en laboratoire.
L’Afrique face à une double priorité : formaliser et valoriser
Pour les pays africains, la question des déchets électroniques touche simultanément à la santé publique, à l’environnement et à la politique industrielle. Les équipements usagés peuvent contenir des substances dangereuses, tandis que des méthodes de récupération informelles exposent les travailleurs et les riverains à des risques. La formalisation des circuits ne doit toutefois pas exclure les personnes qui vivent déjà de la réparation et du tri. Des dispositifs adaptés peuvent améliorer la sécurité, créer des points de collecte et orienter les fractions récupérables vers des opérateurs qualifiés.
La première étape pour bâtir une filière de terres rares n’est pas nécessairement une grande usine. Les autorités et les entreprises doivent d’abord connaître les quantités et types d’équipements qui circulent, organiser leur reprise, sécuriser le stockage et déterminer si les volumes disponibles peuvent alimenter un traitement spécialisé. Les politiques de responsabilité des producteurs peuvent aider à financer ces opérations et à clarifier qui prend en charge la collecte en fin de vie.
Des partenariats régionaux pourraient également rapprocher les déchets collectés des installations de démontage et de raffinage. Tous les pays ne disposeront pas des volumes nécessaires pour exploiter chaque maillon. La mutualisation de certaines étapes, accompagnée de règles communes sur la traçabilité et le partage des coûts, peut améliorer les perspectives par rapport à des installations isolées.
Pour les pays qui disposent déjà de mines de terres rares ou de projets de transformation, la récupération secondaire peut compléter la production primaire et développer des compétences métallurgiques. Mais cette complémentarité exige d’évaluer les coûts d’énergie, de transport, de réactifs et de traitement des résidus. L’existence d’un gisement urbain potentiel ne doit pas être confondue avec une réserve immédiatement exploitable.
Un complément stratégique, pas un substitut rapide
La demande en terres rares utilisées dans les aimants permanents progresse avec l’électrification, les équipements numériques et certaines technologies énergétiques. L’AIE considère que les volumes croissants de moteurs de véhicules électriques, d’éoliennes et d’équipements électroniques arrivant en fin de vie pourraient offrir une occasion importante de recyclage dans les prochaines années. La conversion de cette possibilité en offre commerciale dépendra cependant de la conception des produits, de la collecte, du tri et du développement d’usines capables de séparer proprement les éléments.
À court terme, le recyclage ne peut donc remplacer l’approvisionnement minier. Il peut réduire les pertes, diversifier les sources et limiter une partie de la pression sur les nouvelles extractions lorsque des flux réguliers atteignent les transformateurs. Pour l’Afrique, l’enjeu consiste à éviter que cette valeur potentielle ne se perde dans des filières opaques ou ne soit exportée sans transformation.
Les indicateurs à suivre sont concrets : progression des volumes collectés de manière formelle, part des composants triés avant broyage, capacité locale de séparation et existence de contrats d’achat pour les matières récupérées. C’est à cette échelle que se mesurera l’écart entre le potentiel souvent annoncé des déchets électroniques et l’émergence d’une véritable industrie régionale des terres rares secondaires.
